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Axe 2 | Éducation et TIC

Hoang Thi Thu Hanh

La communauté professionnelle au sein de l’environnement des TIC : l’exemple de la communauté des professeurs de français langue étrangère à l’université au Vietnam

Article

Texte intégral

1Nous sommes à l’époque où les technologies de l’information et de la communication (les TIC) sont omniprésentes et influencent tous les domaines dont l’enseignement du Français Langue Étrangère (FLE). Il est indéniable que ces technologies se développent sans cesse et que leurs usagers qui en profitent sont invités à s’y adapter, notamment dans le milieu de travail. Ainsi, nous nous interrogeons souvent sur la faon de bien travailler dans le contexte changeant des TIC. Pour y répondre, il est nécessaire tout d’abord de bien connaitre les caractéristiques des professionnels qui travaillent en s’aidant des TIC. Par conséquent, dans le but d’améliorer l’efficacité professionnelle, nous tenons d’abord à étudier le concept de « communauté professionnelle » proposé par la sociologie. Ensuite, nous étudions une communauté professionnelle à l’ère numérique qui possède son profil spécifique et connaît, à côté des caractéristiques dites traditionnelles, des éléments nouveaux, les éléments « rénovés » ou hybrides entre autres dans la communication, dans le travail ainsi que dans les relations interpersonnelles. Nous adoptons une focale sur les particularités dominantes la communauté des enseignants de français d’université au Vietnam. Quels sont donc les éléments professionnels et sociaux principaux qui caractérisent cette communauté dans l’environnement des TIC ?

Conception de la Communauté professionnelle

2Il est souhaitable d’expliciter tout d’abord ce qu’on entend par communauté professionnelle. Et, nous le ferons sous l’angle du métier : « On peut dire qu’un métier existe, lorsqu’un groupe de gens s’est fait reconnaître la licence exclusive d’exercer certaines activités en échange d’argent, de biens ou de services. Ceux qui disposent de cette licence, s’ils ont le sens de la solidarité et de leur propre position, revendiqueront un mandat pour définir les comportements que devraient adopter les autres personnes à l’égard de tout ce qui touche à leur travail. »1(Hughes, 1996).

3Everett C. Hughes, sociologue de l’École de Chicago, définit ainsi une profession comme un groupement organisé d’individus doté d’une « licence » et d’un « mandat » particuliers, c’est-à-dire d’un monopole d’exercice et d’une mission d’intérêt général, mais aussi d’un pouvoir d’autorégulation, consentis par l’État.

4Ce que nous voulons souligner ici, c’est le sens de solidarité des membres pour fonder un groupe et ses pratiques, et les comportements exigés pour assurer le travail. Ce sont les facteurs essentiels d’une communauté professionnelle.

5Certaines recherches anthropologiques, puis sociologiques, de différents groupes sociaux présentent des caractéristiques communautaires comme la culture ouvrière, la culture paysanne, la culture d’entreprise, etc. Ces cultures constituent les identités professionnelles qui permettent aux membres d’une même profession de se reconnaître et faire reconnaître leur spécificité à l’extérieur. Il s’agit donc de deux fonctions : unification interne et reconnaissance externe (Hughes, 1996)2

6Ensuite, l’identité professionnelle ne désigne pas seulement des relations entre membres mais encore des parcours professionnels communs.

« Cette notion se rapproche de celle que Sainsaulieu appelle identités au travail et qui désigne, chez lui, des» modèles culturels» ou des « logiques d’acteurs en organisation». Mais elle s’en distingue par un aspect important : les formes visées ne sont pas seulement relationnelles (identités d’acteurs dans un système d’action), elles sont aussi biographiques (types de trajectoire au cours de la vie de travail). Les identités professionnelles sont des manières socialement reconnues, pour les individus, de s’identifier les uns les autres, dans le champ du travail et de l’emploi »3.

7Ainsi, chacun possède son identité personnelle, mais ceux qui partagent le même chemin professionnel peuvent co-construire une identité professionnelle commune. Cette dernière est un élément central d’une communauté professionnelle.

8Enfin, Claude Dubar souligne la dualité de la construction identitaire, tiraillée entre une « identité pour soi », auto-attribuée et empreinte du parcours personnel et professionnel de chacun, et une « identité pour autrui », virtuelle et attribuée par les autres (Dubar4, 1998). De là, il conclut que la construction identitaire ne peut être définitive du fait qu’elle est non seulement construite individuellement sur la base des catégories et positions héritées de la génération précédente, c’est le « processus identitaire biographique », mais aussi et surtout au travers des stratégies identitaires déployées dans les institutions que traversent les individus, c’est le « processus identitaire relationnel » (Ibid.). En d’autres termes, au cours d’une carrière, nombreuses sont les occasions de remise en question de l’identité d’une personne, par exemple lorsqu’elle change d’établissement, lorsque de nouveaux textes législatifs ou règlementaires viennent réguler autrement son activité ou encore quand une technologie modifie ses conditions de travail.

Communauté professionnelle/communauté de pratique

9Chaque profession détermine les pratiques correspondantes. La communauté professionnelle est aussi une communauté de pratiques.

10« Les communautés de pratique sont des groupes de personnes qui partagent un intérêt ou une passion pour ce qu’ils font et apprennent à s’améliorer au fil des interactions. Le concept des communautés de pratique a émergé de la théorie de l’apprentissage et a gagné en popularité comme méthode de gestion des connaissances dans les entreprises, les gouvernements, l’éducation et les secteurs non gouvernementaux. »5

11Ce qui est intéressant, chez Etienne Wenger, c’est l’idée d’un répertoire partagé, d’un sens commun donné au projet. Précisément, au regard de cette définition, une communauté professionnelle peut être une communauté de pratique possédant son domaine, sa communauté et en ayant une pratique en partage. Ainsi, chaque communauté peut avoir sa propre culture autour de pratiques spécifiques qui se caractérisent par leurs intérêts communs, leurs propres manières de s’entraider et d’échanger des informations.

12Toutes ces conceptions nous poussent à étudier le groupe d’enseignants du français langue étrangère comme une communauté professionnelle et orientent notre attention sur les caractéristiques de ce public cible.

Communauté professionnelle des enseignants du Français Langue Étrangère (FLE)

Particularités du travail d’enseignant du FLE au supérieur dans l’environnement des TIC

13Pour l’enseignement supérieur du FLE, le besoin d’information est permanent, notamment parce qu’il demeure indispensable d’actualiser ses cours et ses connaissances. Ce besoin est d’autant plus important que l’enseignant n’a plus le monopole de l’information, et, qu’à l’époque des technologies de l’information et d’Internet, l’accès aux connaissances ne passe plus seulement en classe par les manuels.

14Suite à l’arrivée des TIC, comme tous les travailleurs, L’enseignant-chercheur est obligé d’adapter ses pratiques professionnelles. Par exemple dans la recherche de l’information sur Internet, il doit développer des réflexions pour bien s’adapter aux nouvelles possibilités et exigences du réseau des réseaux. « Cet intérêt s’explique aussi par le fait que la profession a très vite adopté les possibilités proposées par les NTIC. Les sites collaboratifs et institutionnels, les listes de diffusion se sont développés et constituent d’importances références »6. Il s’agit du cas des professeurs-documentalistes en France, mais c’est aussi la tendance pour d’autres communautés, pour lesquelles des informations et des documents sont indispensables comme celle des enseignants de Français Langue Étrangère.

15Ensuite, aucune phase de l’enseignement n’échappe au numérique ; la préparation du cours, l’enseignement en classe, le tutorat à distance, etc. peuvent être facilitées par les TIC, plus précisément par les TICE (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement)

16Il est souvent dit qu’ « il n’est plus possible d’enseigner d’une manière magistrale comme par le passé. L’enseignant doit adapter sa méthodologie aux outils modernes et varier les approches pédagogiques »7. Il semble donc important d’appliquer aujourd’hui des moyens pédagogiques modernes au service des cours, d’où l’importance des TICE.

17Les TICE peuvent se répertorier comme le schéma suivant de Jarnet Altan8 :

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18Ce schéma des TICE montre de nombreux supports pour l’enseignement du français. En réalité, avant l’Internet, les plus utilisés étaient les moyens audiovisuels tels que les magnétophones, les magnétoscopes et l’ordinateur avec CD-rom. Ces derniers restent toujours très pratiques mais ils alternent avec Internet. L’arrivée de ce réseau et surtout le web 2.0 participatif offre de multiples possibilités pour l’exploitation des TICE dans l’enseignement/apprentissage de langues.

19Internet peut fournir des documents à exploiter dans des cours de langue. « Il permet de travailler les quatre compétences grâce au document impliquant le son, l’image et le texte. Parfois ces éléments sont simultanés[...]. Cette variété de documents apporte une diversité dans l’enseignement. On suscite constamment l’attention des étudiants face à de nouveaux documents. Cette variété doit provoquer un intérêt et une motivation par rapport aux sujets exploités »9.

20« En effet, L’enseignant trouve facilement des documents authentiques sur Internet, telles qu’un enregistrement d’une chanson, ses paroles, ou encore, parfois des émissions de radio ou de télévision, et leurs transcriptions. Il est donc possible d’allier le son et le texte. Ainsi, l’enseignement devient plus efficace, l’apprentissage est bien facilité. Et surtout, les apprenants sont plus motivés grâce cette variété de supports. »

21De plus, ce réseau est un pont pour accéder aux situations de communications authentiques, à la société, et à la culture de la langue cible, les TIC nous permettent d’accéder à une représentation de la société francophone avec son authenticité. En effet, « Les documents authentiques sont indispensables en classe. Les documents audio, vidéo, les textes ne sont pas altérés ou simplifiés pour permettre un accès plus direct à la compréhension de la langue. Parfois les étudiants seront sûrement confrontés à un problème lexical, mais ils pourront comprendre le sens de l’ensemble du document. Les documents iconographiques peuvent permettre d’apporter une aide à la compréhension. »10

22Pourtant, ces outils ne peuvent servir l’enseignement et l’apprentissage efficacement de manière automatique ; il leur faut un usage approprié ainsi que la gestion, l’analyse des sites sur la Toile. Par exemple, les moyens de communication et les réseaux sociaux ne sont pas créés pour l’enseignement, à moins que l’enseignant veuille les utiliser afin d’organiser des activités pédagogiques et de gérer une classe de langue, il lui faut maitriser à la fois leur fonctionnement et la didactique de langue. En outre, afin d’exploiter pédagogiquement des sites web, il est indispensable de vérifier leur fiabilité et de tenir en compte les droits d’auteur, etc. donc des compétences informatiques et informationnelles. Ainsi, le profil d’enseignant se caractérise au profit d’une adaptation constante aux supports pédagogiques nommés les TICE.

23Les TICE peuvent aussi élaborer du sens critique chez les usagers – enseignants/apprenants.

24En effet, l’enseignement du français, vise aussi à développer l’esprit critique chez les élèves, le respect des valeurs éthiques face aux ressources d’information variées en ligne. « L’Internet impose le travail du sens critique puisqu’il propose, sans autre forme d’Imprimatur, toutes les productions individuelles ou collectives de nature culturelle, économique ou politique. Apprendre à trier l’information, à la comparer, à sélectionner l’essentiel de l’accessoire, l’utile de l’inutile devient un apprentissage fonctionnel permanent délaissé autrefois par l’usage exclusif d’un support une fois pour toutes autorisé et sacralisé par le maître et symbole de sa toute puissance. Aider à sélectionner l’information, c’est encadrer les élèves pour qu’ils accèdent à l’autonomie. Ceux qui n’auront pas bien appris à lire, à choisir, à trier… ne seront jamais tout à fait libres »11.

25Ainsi l’enseignement de langue ressemble en partie à l’enseignement à l’information au niveau de l’évaluation de l’information avec le sens critique. Cette tâche devient plus évidente et exigée dans l’environnement des TIC.

26Quant à la tâche de recherche des enseignants du FLE, leurs caractéristiques se trouvent aussi dans leurs pratiques d’information et bien sûr leurs compétences exigées pour la recherche didactique en langues. Afin de répondre aux exigences de l’enseignement actuel, la maîtrise des outils informatiques leur devient indispensable, mais s’avère insuffisante, car l’efficacité du cours ne consiste pas seulement en côté technique, mais toujours surtout en compétences pédagogiques associées aux compétences dites de l’information. Ces dernières ne pourraient pas se limiter aux capacités décontextualisées mais aux compétences professionnelles ciblées, en l’occurrence, les compétences informationnelles des enseignants du FLE. Ces compétences deviennent de plus en plus importantes et elles s’élargissent dorénavant à l’adaptabilité aux TIC, à l’esprit critique face à une abondance de sources d’information, et à un usage judicieux des multiples informations.

27Il est à préciser que dans ce contexte éducatif et professionnel, les compétences informationnelles peuvent s’entendre par information literacy introduit par Paul Zurkowski (1974). Selon lui, les personnes info-lettrées sont celles qui ont appris à « exploiter les ressources informationnelles dans leurs activités professionnelles. Elles ont appris les techniques et les compétences nécessaires pour utiliser une large palette d’outils d’information ainsi que les sources primaires, pour élaborer des solutions informationnelles à leurs problèmes. Les individus dans le reste de la population, même s’ils sont lettrés au sens où ils savent lire et écrire, n’ont pas la mesure de la valeur de l’information, n’ont pas la possibilité de façonner l’information selon leurs besoins et, de manière réaliste, doivent être considérés comme illettrés du point de vue informationnel »12(Zukowski, 1974, p. 6).

28Ainsi, les enseignants-chercheurs sont infor-lettrés et ceux qui ne le sont pas vont être obligés de se former pour le devenir.

29En ce qui concerne la double culture, elle consiste en un contact permanent avec la culture française et avec la culture vietnamienne pour le travail, ou pour des motifs personnels

30Puisque la communauté à laquelle nous nous intéressons est celle des enseignants du Français Langue Étrangère (FLE), ce sont des vietnamiens qui enseignent le français dans un contexte (scolaire) vietnamien.

31En fait, le FLE compose avec trois distances : distance physique et géographique (par exemple le vietnamien par rapport au français) ; distance culturelle, rendant plus ou moins décodables les pratiques culturelles des étrangers ; distance linguistique, mesurable par exemple entre les familles de langues (par exemple : langue romanes/langues slaves)

32Prenons un exemple de la définition proposée par une entreprise qui dispense des cours de français. « Le Français Langue Étrangère, abrégé par le sigle FLE, est la langue française enseignée à des apprenants non francophones. Nos formations en FLE (Français Langue Étrangère) se concentrent sur le français standard et général souvent enseigné dans un but culturel, touristique ou afin de favoriser l’intégration dans un pays francophone. […] Les différents thèmes qui permettent l’acquisition de l’autonomie dans la vie quotidienne seront développés grâce à des supports écrits, audio et vidéo afin d’améliorer tant les compétences d’expression que de compréhension écrite et orale »13.

33Ainsi, les cours de FLE ont pour but de favoriser l’intégration des apprenants dans un milieu francophone et de développer les capacités de communication à l’aide des supports variés notamment écrits et audiovisuels. D’où l’importance des littéracies textuelles et médiatiques pour les enseignants ainsi que pour leurs étudiants.

34De plus, enseigner et apprendre le FLE sont des actes où se confrontent les deux langues et les deux cultures, vietnamienne et française en l’occurrence. On se trouve par conséquent dans une situation interculturelle. Cette discipline et sa didactique combinent cette double culture avec des traditions, des habitus source et de nouveaux acquis de langue/culture cible. Par conséquent, les enseignants s’empreignent au fur à mesure des deux cultures. Il serait nécessaire de préciser la culture française qui n’est pas purement française, mais plutôt la culture francophone française, québécoise et wallonne pour notre public d’enseignants, car les supports pédagogiques et les formations auxquels les enseignants accèdent viennent essentiellement de France, du Québec et de Belgique francophone.

35De ce fait, à part l’acquisition naturelle de la biculture, les enseignants du FLE doivent se doter de compétences interculturelles et mettent sans cesse à jour leurs connaissances sociales culturelles avant de les transmettre.

36Par conséquent, la formation et l’auto-formation sont un besoin permanent, la culture de l’apprentissage tout au long de la vie est gravée dans leur identité. Il est à noter que l’acquisition des compétences non disciplinaires telles qu’informationnelles, interculturelles, s’effectue notablement de façon informelle, et beaucoup moins par les formations officielles. Le côté informel concerne bien une autre particularité de ce groupe de métier : la sociabilité.

La sociabilité et la socialisation documentaires et informationnelles

37La construction et la transmission des compétences non disciplinaires s’effectuent essentiellement par le biais informel. Cela s’explique par la sociabilité et la socialisation documentaires.

38En effet, la sociabilité documentaire des enseignants du FLE se manifeste par le partage d’information, l’entraide pour la documentation dans les réseaux sociaux, car « la sociabilité est la capacité d’un individu ou d’un groupe d’individus à évoluer en société, et à pénétrer au sein de nouveaux réseaux sociaux. Souvent déterminée par le capital social de l’agent considéré, elle est mesurée par la sociologie à l’aide d’outils sociométriques avant d’être modélisée grâce à des méthodes sociographiques telles que le sociogramme. En pratique, elle peut prendre de multiples formes, telles que la capacité à tenir une conversation, à respecter une étiquette ou à ménager la face des interlocuteurs. Elle se développe notamment par la socialisation »14.

39Quand à la socialisation, « La socialisation est le processus par lequel la personne humaine apprend et intériorise tout au cours de sa vie les éléments socioculturels (normes et valeurs) de son milieu, les intègre à la structure de sa personnalité sous l’influence d’expériences et d’agents sociaux significatifs et par là s’adapte à l’environnement social où elle doit vivre »15

40Il s’agit d’un processus, non pas une action ponctuelle, comme le processus de construction des compétences, des cultures et de l’identité d’individu et de groupe. De plus, le but de la socialisation est d’intégrer les individus et les rendre autonomes et de respecter la norme sociale, la règle juridique et les valeurs partagées, etc.

41« L’intégration de la société témoigne de la capacité pour une société de se doter de membres autonomes agissant par conformité établie selon des caractéristiques objectives de genre, d’âges, de position sociale… L’enjeu de la socialisation comme intégration et maintien de l’ordre social détermine l’action par conformité, en respect à la norme sociale, la règle juridique, aux valeurs qui se font rôles et reconnaissance de statuts. Mais si pour la société l’enjeu de la socialisation est l’intégration des individus, pour ceux-ci il est d’abord la construction de leur identité »16.

42La socialisation documentaire est donc une culture de partage et d’enrichissement collectif. Un acte de documentation n’est jamais indépendant ou « mono-latéral ». En réalité, le partage et l’entraide sont bénéfiques à tous et multiplient l’efficacité.

43L’usager dans les systèmes d’information documentaire tisse des liens via non seulement des comportements, mais également des discours. Ce sont l’échange et le partage qui génère des savoirs et les fait circuler.

44« En effet, l’usage fait apparaître des lieux, des circulations, des productions souvent invisibles car cachées ou éphémères. Les phénomènes liés à l’usage recouvrent également des discours, et pas seulement des comportements. Il s’agit de reconnaître l’usager en intégrant sa perception et ses représentations, mais aussi de prendre en compte des critères beaucoup plus mouvants et difficiles à cerner tels que le hasard ou encore la curiosité et les relations qui s’instaurent grâce à l’échange ou au partage »17.

45La mise en regard des pratiques de l’information réalisées par les usagers et des pratiques des professionnels de l’information, montre que les usagers s’organisent pour accéder à l’information soit de manière très individuelle, soit de manière collective, mais au sein de communauté aux stratégies particulières.

46Dans une vision plus sociale que technique des TIC, nous trouvons nécessaire le fait d’étudier la manière dont l’information se crée et se partage dans les listes de diffusion. Car « L’utilisateur et les interactions sociales jouent un rôle plus important que les processus informatiques dans cette nouvelle écologie de l’information » (Davenport et Prusak, 1997)18. C’est le cas du travail de Florence Thiault qui étudie la représentation des connaissances métier. Nous le trouvons pertinent au niveau de la sociabilité et de la socialisation informationnelle d’un groupe de métier : « L’utilisation d’un système de communication à forte composante participative permet l’émergence d’une intelligence collective au sein du groupe professionnel étudié, suivant le principe que la mise en commun d’un ensemble de contributions individuelles produit des connaissances de valeur supérieure à des contributions prises individuellement. L’étude d’écosystèmes informationnels basés sur des ensembles d’interactions sociales entre internautes permet l’analyse de données interprétables. En termes de représentation des connaissances métier, nous cherchons à repérer le vocabulaire dédié à la gestion de connaissances internes au domaine d’activité de la documentation scolaire » (Thiault, 2011)19.

47Il est donc évident que les enseignants du FLE peuvent former socialement des communautés documentaires. Actuellement, le partage documentaire se fait de façon spontanée et entre un petit groupe de collègues.

48En effet, entre 2015-2017 dans le cadre de notre recherche sur les applications des TIC dans l’enseignement du FLE au niveau universitaire, nous avons observé les pratiques pédagogiques des enseignants du département de Français de l’université de Hué dont nous faisions partie. De plus, des entretiens ont été réalisés auprès de 20 enseignants-chercheurs de l’université de Pédagogie de Ho Chi Minh-ville, de l’université de Hué, de l’université nationale de Hanoi, de l’université de Da Nang, et de l’université de Can Tho sur leur usage des TICE. Un des contenus auxquels nous nous sommes intéressés était leurs pratiques de partage, échange et entraide en information-informatique. Leurs réponses montrent qu’ils apprécient l’entraide entre pairs même si certains se plaignent du manque d’efficacité du partage des informations. La facilité d’accès aux TIC a cependant permis de régler ce problème. Les enseignants de FLE élaborent des ressources documentaires communes à l’aide de supports de partage et d’interactivité comme des sites de partage d’agenda, de documents (Doodle, Google doc), de stockage dans le « nuage » (Dropbox), d’hébergement de vidéos (Youtube). Les enseignants de chaque section ainsi que les membres d’un groupe de recherche peuvent construire un réservoir co-constructif de ressources pédagogiques et scientifiques spécialisées. Comme les abeilles ouvrières chacun apporte un élément, qui, accumulé et partagé avec les autres au fur et à mesure, constitue une quantité importante de documents d’apprentissage bénéfiques pour tous les membres de la ruche. La différence avec les autres médiathèques est qu’un réservoir en ligne s’adapte bien à un public précis car il est fait par et pour ce public. Son exploitation permet une ouverture aux échanges entre pairs et notamment l’évolution des cultures informationnelles sans s’arrêter seulement à l’entraide dans le côté technico-technique.

49D’ailleurs, des réseaux sociaux, de messageries électroniques, les smartphones sont des outils technologiques très utilisés par les enseignants du FLE. À part les utilités ordinaires dont tout le monde profite, ils exploitent souvent les fonctions de « groupage » de Facebook en créant des groupes sur ce réseau social pour contacter facilement et rapidement un groupe d’étudiants et surtout pour y faire le tutorat après la classe. Il est à préciser que Facebook est le réseau social au Vietnam le plus utilisé et presque tous les jeunes ou moins jeunes enseignants et les étudiants en possèdent un compte. Ce sont les pratiques qui exercent une influence, souvent positive, sur la relation enseignant-étudiant : la distance entre eux se réduit et la compréhension mutuelle et l’entraide augmentent.

50Ainsi, la communauté des enseignants du FLE en question s’identifie non seulement par la discipline mais encore par leurs adaptations aux conditions de travail « ticées ».

En conclusion

51Dans cet environnement des TICE, les relations dans la communauté s’enrichissent tout en conditionnant les nouvelles pratiques et les nouvelles compétences chez des enseignants du FLE à l’université. Ce sont les points nouveaux qui contribuent l’identité des enseignants du FLE. Il est clair que c’est cette identité qui présente la discipline – Français Langue Étrangère, et la didactique en langues et qui se co-construit par les membres sans cesse et varie en fonction du contexte professionnel.

52Nous espérons que les points représentatifs présentés pourraient inspirer son dessein et nous donner une idée pour mieux comprendre ce public afin d’envisager des propositions d’amélioration de l’efficacité de leur travail.

53Pour former les enseignants du FLE aux compétences nécessaires, il est toujours nécessaire de prendre en compte la socialisation des groupes professionnels, un élément important de « la communauté professionnelle ». Le parcours de socialisation est l’un des trois facteurs dans la construction des compétences. « Elle (la compétence) se situe clairement à l’intersection de trois champs : le champ du parcours de socialisation, de la biographie ; le champ de l’expérience professionnelle ; le champ de la formation. Les compétences se produisent et se transforment dans ces trois champs. De notre point de vue, la compétence est davantage un processus qu’un état. En cela, nous dirons que la compétence est le processus générateur du produit fini qu’est la performance (elle-même mesurable et parfois mesurée/évaluée au titre de la compétence). »20

54En somme, afin d’envisager l’amélioration de l’efficacité de travail de la communauté des enseignants du FLE, il faudrait retenir les mots-clés : apprentissage tout au long de la vie, partage, compétences interculturelle et informationnelles et adaptabilité permanente aux TIC.

55Davenport T., Prusak L., (1997), Information ecology : mastering the information and knowledge environment. New York, Oxford University Press.

56Dubar C., 2001 2e édition, La crise des identités. L’interprétation d’une mutation, Paris, PUF,

57Dubar C., 1998, La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles. Paris, Armand Colin, deuxième édition.

58Gardies C., (2008), « Les systèmes d’information documentaire : hybridation des savoirs et culture informationnelle », Colloque international de l’ERTé, Éducation à la culture informationnelle. 16-17 au 18 octobre 2008, Lille.http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00343132, consulté le 10 octobre 2015

59Hogenboom J.P., Dechevis J.C., (1998), Les nouvelles technologies et le cours de français In e - fr@nçais Français et nouvelles technologies, http://flenet.unileon.es/theor2.htm#quicommande, consulté le 10 décembre 2011

60Hughes E C., 1996, Le regard sociologique. Essais choisis, Paris, Éditions de l’EHESS

61Ion J., 1996, Le travail social à l’épreuve du territoire, Paris, Dunod

62Rocher G., (1970), Introduction à la sociologie générale, Paris, Seuil.

63Thiault F., (2011), Communauté de pratique et circulation des savoirs : la communauté des enseignants documentalistes membres de la liste de discussion Cdidoc, Thèse de doctorat, Villeneuve d’Ascq, Université Charles-de-Gaulles –Lille 3

64Wenger, E., 2005, La théorie des communautés de pratique, apprentissage, sens et identité, Montréal, Les presses de l’université de Laval. Voir aussi : www.fcrss.ca/.../Etienne_Wenger_et_les_communautés_de_pratique.sflb.ashx

65Wittorski R., (1998) « de la fabrication des compétences », In Education permanente n° 135, p. 57-69

Notes

1  Hughes E C., 1996, Le regard sociologique. Essais choisis, Paris, Editions de l’EHESS, pp 99-100

2  Ion J., 1996, Le travail social à l’épreuve du territoire, Paris, Dunod, p ; 91

3  Dubar C., 2001 2ème édition, La crise des identités. L’interprétation d’une mutation, Paris, PUF, p. 95.

4  Dubar C., 1998, La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles. Paris, Armand Colin, deuxième édition.

5  Wenger, E., 2005, La théorie des communautés de pratique, apprentissage, sens et identité, Montréal, Les presses de l’université de Laval. Voir aussi : www.fcrss.ca/.../Etienne_Wenger_et_les_communautés_de_pratique.sflb.ashx

6  idem

7  Hogenboom J.P., Dechevis J.C., http://www3.unileon.es/dp/dfm/flenet/theor2.htm

8(Jarnet Altan,http://alsic.org ou http://alsic.revues.org, vol. 3, numéro 1, juin 2000, pp. 109 -123)

9  http://lewebpedagogique.com/julile/lutilisation-des-nouvelles-technologies-en-classe-de-fle/ consulté le 20 septembre 2011

10  http://lewebpedagogique.com/julile/lutilisation-des-nouvelles-technologies-en-classe-de-fle/ consulté le 20 septembre 2011

11  Hogenboom J.P., Dechevis J.C., (1998), Les nouvelles technologies et le cours de français In e - fr@nçais Français et nouvelles technologies, http://flenet.unileon.es/theor2.htm#quicommande, consulté le 10 décembre 2011

12  Cité par Simonnot B. (2009), « Culture informationnelle, culture numérique : au-delà de l’utilitaire »

13  http://www.pratilangues.com/cours-langues-rennes.html, consulté le 20 février 2012

14  http://fr.wikipedia.org/wiki/Sociabilit%C3%A9, consulté le 27 septembre 2015

15  Rocher G., (1970), Introduction à la sociologie générale, Paris, Seuil.

16  Idem

17  Gardies C., (2008), « Les systèmes d’information documentaire : hybridation des savoirs et culture informationnelle », Colloque international de l’ERTé, Éducation à la culture informationnelle. 16-17 au 18 octobre 2008, Lille.http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00343132, consulté le 10 octobre 2015

18  Davenport T., Prusak L., (1997), Information ecology: mastering the information and knowledge environment. New York, Oxford University Press.

19  Thiault F., (2011), Communauté de pratique et circulation des savoirs : la communauté des enseignants documentalistes membres de la liste de discussion Cdidoc, Thèse de doctorat, Villeneuve d’Ascq, Université Charles-de-Gaulles –Lille 3

20  Wittorski R., (1998)« de la fabrication des compétences »Education permanente n° 135, p. 57-69

Pour citer ce document

Hoang Thi Thu Hanh, «La communauté professionnelle au sein de l’environnement des TIC : l’exemple de la communauté des professeurs de français langue étrangère à l’université au Vietnam», Les Cahiers de la SFSIC [En ligne], Collection, 13-Varia, DOSSIER, Axe 2 | Éducation et TIC,mis à jour le : 08/04/2020,URL : http://cahiers.sfsic.org/sfsic/index.php?id=369.

Quelques mots à propos de : Hoang Thi Thu Hanh

Enseignante-chercheure de l’ESLE- Université de Hué. Courriel : Hanh121@gmail.com