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CARTE BLANCHE AUX JEUNES CHERCHEURS

Florence Michet

Du CDI physique au CDI numérique. Articulation des espaces documentaires réels et de l’offre numérique aux usagers

Article

Texte intégral

Introduction

1Le centre de documentation et d’information (CDI), en tant que lieu de savoir est directement touché par les changements induits par le numérique. En effet, le CDI est un espace physique au sens matériel, palpable, le monde concret mais il est aussi doté d’un espace numérique, qui n’est pas visible (uniquement par la présence matérielle des ordinateurs). Dans cet espace l’usager est confronté au virtuel. Les collections actuelles revêtent deux formes, matérielles et numériques et occupent les deux dimensions. Progressivement nous passons d’une logique de conservation d’un fonds avec ses inconvénients de stockage, repérage, accessibilité à une logique de partage de données, de flux avec un stockage illimité mais un repérage compliqué du fait de l’immatérialité. Olivier le Deuff nous dit à ce sujet « La documentation ne disparaît pas avec le numérique, et encore moins avec le web » (Le Deuff, 2015) mais il est devenu tout de même difficile d’articuler ces ressources provenant d’univers différents entraînant d’inévitables changements de repères. Cet « invisible » nous submerge du point de vue informationnel.

2Le système éducatif dans son entier est touché par le numérique dans son ensemble, la classe également. Le travail en groupe sous forme d’ilots s’impose devant le cours magistral et les nouveaux outils y pénètrent peu à peu. Intégration du numérique et aménagements des espaces scolaires sont intimement liés. La technologie change la façon d’envisager l’enseignement et repenser ses manières de travailler avec les élèves implique maintenant une redéfinition des espaces.

3Il existe donc pour les professeurs documentalistes des difficultés d’articulation entre un espace réel regroupant les ressources physiques et où s’exerce la pédagogie et l’accompagnement et un espace numérique avec les ressources numériques gratuites ou payantes, le Web et où l’usager est autonome. Le professionnel doit composer autour de ces possibilités de recherche d’informations offertes aux usagers et fait face à deux difficultés majeures : faire vivre un fonds documentaire physique à côté des offres numériques et d’internet et faire en sorte que les usagers privilégient un catalogue et des ressources numériques ciblées à côté des moteurs de recherche. L’offre numérique reste peu perceptible dans l’espace physique alors qu’internet domine les discours et les représentations des usagers.

4Pour appréhender les pratiques mises en place par les professeurs documentalistes afin de créer des liens entre CDI physique et CDI numérique, repérer les écueils, les limites et peut-être des idées innovantes nous avons procédé à une enquête de terrain sur un territoire précis, la région académique Provences Alpes Côte d’Azur (PACA) regroupant 2 académies et 8 départements. Elle concerne uniquement des professeurs documentalistes en collèges ou lycées généraux et technologiques de l’enseignement public en poste fixe ou stagiaires (41 participent à l‘étude ce qui représente 10 % de la catégorie ciblée) et 39 CDI (2 CDI de lycée comptent 2 professeurs documentalistes).

5Notre étude est structurée en deux phases successives : la première un questionnaire exploratoire intitulé « le numérique au CDI » avec comme objectifs faire connaissance avec personne interrogée (son parcours professionnel, sa formation, ses pratiques) et repérer les particularités de l’établissement et du CDI dans lequel elle exerce et le matériel à disposition. La seconde phase est constituée d’un entretien semi-directif à partir d’un guide d’entretien personnalisé construit grâce aux réponses données lors du questionnaire. Il est fondé sur l’idée qu’émergeront de ces discours des pratiques professionnelles actuelles des professeurs documentalistes pour « dompter » le numérique et mieux répondre aux besoins des usagers. Le CDI, lieu physique et virtuel, est-il adapté aux besoins actuels et futurs des usagers ? Le professeur-documentaliste a-t-il conscience de ces difficultés d’articulation entre espace physique et espace numérique ? Que met-il en oeuvre pour concilier les ressources physiques et l’offre numérique ?

Le numérique, de l’expérimentation à l’institutionnalisation dans l’Éducation Nationale

6S’intéresser au passé permet de comprendre les multiples changements dans la société de l’information comme la dématérialisation, les comportements des usagers face au savoir, la redéfinition des pratiques professionnelles. Yves Jeanneret rappelle « il n’est pas question de faire œuvre de connaissance historique, mais de bien penser avec le recul de l’histoire, ce qui est en jeu aujourd’hui » (Jeanneret, 2011). Nous dégageons trois grandes périodes : une 1re phase que nous avons nommée expérimentation, des années 50 à la fin des années 80, une période longue d’adaptation aux nouveaux outils et qui reste très technique ; une 2e phase intitulée dissémination dans les années 90 : la généralisation des usages avec le multimédia et internet, nous sommes passés d’une informatique centralisée à une informatique en réseau ; une 3e phase d’institutionnalisation des années 2000 à aujourd’hui avec la montée en puissance au niveau ministériel de la nécessité d’utiliser le numérique dans les pratiques pédagogiques ; l’informatique devient sociale et a pris le nom de numérique. Par conséquent, nous explorons de quelle manière l’ordinateur puis le numérique en général sont devenus de véritables innovations et surtout ce qu’ils ont modifié dans le monde de l’éducation, des CDI et des bibliothèques afin de repérer le processus de transformation de ces domaines avec ses étapes, ses obstacles, ses embuches, ses déviances, ses avancées.

7Ce contexte de travail sur lequel porte notre recherche s’inscrit dans une double contradiction que nous essayons de mettre en lumière : d’un côté nous avons les politiques numériques impulsées progressivement en fonction des réalités sociales et technologiques et de l’autre les acteurs de terrain avec leurs propres démarches. Ce double discours regroupe le caractère militant du ministère et l’organisation des acteurs autour du numérique.

L’Éducation nationale, une organisation

8Une organisation est marquée par une forte hiérarchie, très structurée dans ses propositions et ses décisions. L’Éducation nationale est une organisation avec sa propre hiérarchie, à sa tête un chef, puis des personnes occupant les différents échelons intermédiaires et la base. Les tâches sont distribuées, chacun a ses propres objectifs à atteindre et son rôle à remplir. Nous avons recours ici à la dynamique des systèmes et à l’analyse institutionnelle à travers les cadres sociaux systémiques. L’approche systémique parce qu’elle est une approche scientifique globale des systèmes politiques, économiques ou sociaux nous permet d’avoir une vision synthétique du problème du numérique dans le système éducatif. Pour comprendre le fonctionnement de ce système complexe tel que celui-ci, nous opérons une approche systémique compréhensive de la situation. Nous nous penchons également sur la communication paradoxale allant jusqu’à la double contrainte (Grégory Bateson) pour évoquer certains défauts de communication traversant ce système. Nous avons en effet repéré un certain nombre de paradoxes notamment concernant l’utilisation du BYOD c’est-à-dire autoriser les élèves à utiliser leurs propres outils de communication dans l’enceinte de l’établissement alors que souvent les smartphones sont interdits.

Le CDI, un espace physique essentiel

9« Sous l’autorité du chef d’établissement, le professeur documentaliste est responsable du CDI » (circulaire mars 2017). Il a donc la charge entière de cet espace en commençant par son organisation spatiale et fonctionnelle. Les professeurs documentalistes sont très attachés à leur espace de travail, leur CDI, « mon » cdi disent-ils souvent. C’est là qu’ils exercent leurs missions et y accueillent le public. C’est là aussi que se trouve leur matériel pour travailler. « Le professeur documentaliste habite plus que n’importe quel autre professeur son lieu d’exercice professionnel » (Leblond, Moracchini, Pierrat, 2012).

10Si nous pensions que des locaux modernes entraînent la modernité des équipements, plus de matériel à disposition et par conséquent un numérique mieux intégré il n’en est rien. Même si dans des bâtiments anciens le numérique est mal intégré ce n’est pas non plus parce que les locaux sont récents que la situation est idyllique. Des locaux jugés anciens, vétustes même entretenus ou repeints ne correspondent plus à leur époque et l’ajout de l’informatique n’y change rien. Cela entraîne une impression de décalage spatio-temporel. Même si le numérique est présent il n’est pas réellement intégré et les tentatives sont vaines. L’aspect désuet prend le dessus. Ils semblent démodés, poussiéreux voire même archaïques.

11S’ajoutent à cela des problèmes d’installation des ordinateurs dans l’espace, une insatisfaction personnelle du professionnel de ne pouvoir faire comme il le souhaite. Certains les veulent au même endroit, d’autres éparpillés dans le CDI ou dans une salle attenante.

12L’espace physique est déterminant pour tous dans l’utilisation du numérique : un espace exigu limite l’installation d’un nombre d’ordinateurs suffisant ou d’un vidéoprojecteur. Il faut de la place pour ce matériel mais pas trop non plus : un espace vaste entraîne un éparpillement des outils numériques et empêche ainsi de mener des interventions pédagogiques confortablement.

13L’idéal est un espace modulable et du matériel mobile (ordinateurs portables ou tablettes) pour adapter l’espace aux activités. Un espace récent est souvent synonyme de modernité mais beaucoup de CDI rénovés sont déjà dépassés. Au niveau du matériel, il n’existe pas de profondes inégalités entre les établissements que ce soit en collège ou lycée mais ces équipements sont peu adaptés aux nouveaux usages.

Des ressources numériques face à la persistance des documents physiques

14Maintenir un fonds physique reste indispensable mais des changements apparaissent liés au numérique. Les priorités observées pour l’imprimé changent : les professionnels se concentrent moins sur les documentaires parce qu’internet prend le dessus. Ils privilégient la fiction, les loisirs, la détente, le jeu. Mais ils gardent tout de même un attachement sentimental au livre. Ils cherchent à constituer un fonds non pas conséquent mais mis à jour régulièrement, actualisé. C’est une priorité.

15À travers les réponses nous constatons que souvent les professeurs documentalistes préfèrent les ressources numériques gratuites les trouvant tout autant intéressantes sans forcément s’engager dans une démarche de projet nécessaire à l’acquisition d’une ressource payante. Mais ils utilisent ces ressources payantes lorsqu’ils bénéficient d’un dispositif de type « correlyce1 » proposé par la région PACA à tous les lycées ou « ressources 06 » mis en place par le conseil départemental des Alpes maritimes pour tous les collèges ou des ressources proposées par l’institution comme eduthèque2. Lorsqu’elles sont payantes elles sont réfléchies comme des achats collégiaux, pour une utilisation collective. Ces dépenses se feront en fonction des choix de l’établissement qui décidera d’y consacrer une part du budget ou non.

Visibilité du CDI sur le net

16Elle est ressentie comme très importante mais surtout son accès hors les murs passe par la mise en ligne d’un portail documentaire regroupant le catalogue, la présentation des nouveautés, les activités du CDI… En revanche les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) sont peu utilisés car souvent bloqués par les serveurs. L’ENT est souvent plébiscité surtout dans le cadre de la communication mais n’est pas généralisé pour les collèges en région PACA créant de profondes inégalités.

Le BYOD3

17Même encadré ce procédé qui permettrait aux élèves d’amener leur matériel personnel à des fins pédagogiques afin de leur suggérer une utilisation différente, est difficile à gérer parce qu’il mène souvent à des dérives. Pourtant cela pourrait représenter une alternative au manque de matériel et une possibilité de travailler en mobilité. C’est aussi lié aux problèmes d’intégration du Wifi dus à des considérations techniques (essentiellement de mauvaises connexions).

18Cette pratique très répandue dans le monde universitaire, représenterait beaucoup d’avantage : la prise en main rapide d’un appareil connu de son utilisateur, une mobilité accrue, des échanges plus rapides entre les usagers.

19Mais très vite les limites s’imposent : tout d’abord les problèmes d’équité pour ceux qui n’en ont pas ou ayant des appareils moins performants ; les problèmes de logistique avec les connexions, la recharge à prévoir, les applications à télécharger ; ensuite les problèmes de filtrage des contenus, les difficultés de maîtrise des activités en grand groupe ; enfin la sécurité de l’information et les risques décuplés d’ordre social et pénal dans un établissement scolaire. Réunies toutes ces dérives forcent le professionnel à l’éviter.

Formation professionnelle

20La formation initiale universitaire est déconnectée du métier à la différence d’un professeur de discipline dont le cursus est en accord avec l’enseignement qui sera dispensé après la réussite au concours.

21Leur sensibilisation au numérique est disparate mais ils ne présentent aucune réticence à utiliser le numérique comme cela a pu être le cas pour les professeurs, ce stade est dépassé mais avec des attendus différents. Cette formation manque de spécialisation.

22La formation continue est un droit pour chaque agent et permet l’adaptation aux évolutions du système éducatif et l’accompagnement des élèves. Chacun a la possibilité d’y participer ou non. Le choix des stages est souvent fait en fonction des projets prévus ou nécessités de gestion. Les formations sont ressenties comme trop axées sur le numérique sans créer de liens avec l’espace physique, souvent des « catalogues d’outils » sans conseils pédagogiques.

23L’autoformation se répand aujourd’hui grâce aux possibilités proposées par internet. Nous l’associons à la veille informationnelle (liste de diffusion, bulletins électroniques, consultation de groupes Facebook professionnels ou de fils twitter) essentiellement pour prendre connaissance d’un outil particulier ou monter une séance. Elle intègre une forme d’apprentissage qui pourra être ensuite réinvestie dans les pratiques. Notons qu’ils ont du mal à parler du « plan numérique » alors qu’ils reconnaissent avoir un rôle important à y jouer.

24Si ces professionnels sont aussi sensibles à leur formation c’est pour accompagner les élèves et participer à leur réussite scolaire.

Accueil et formation des usagers

25Les professeurs documentalistes privilégient la qualité de l’accueil à la quantité d’élèves accueillis : en collège l’accueil de beaucoup d’élèves est rendu compliqué par le manque d’autonomie et de discipline.

26L’accès au numérique est problématique car ils comptent beaucoup plus de demandes mais pas assez de matériel disponible. Former les usagers-élèves à l’utilisation du CDI en général et du numérique en particulier reste une priorité pour l’accès à l’autonomie : lorsqu’il s’agit d’utiliser les réseaux sociaux tout va bien mais pour le traitement de texte, les moteurs de recherche ce n’est pas la même chose. Pourtant les productions finales des élèves se transforment et deviennent la plupart du temps des productions numériques. Donc des besoins de médiation qui augmentent.

Conclusion

27Les professeurs-documentalistes sont toujours à la recherche de l’équilibre entre physique et numérique mais sans se poser de questions : ils le font la plupart du temps naturellement.

28En revanche ils soulignent à chaque fois le manque de temps pour réaliser toutes les tâches imposées par le numérique et relevées maintenant par la nouvelle circulaire de missions du mois de mars 2017.

29Ils s’adaptent pour l’instant à l’existant mais souhaitent à l’avenir plus de modularité avec des meubles sur roulettes, du mobilier léger et plus de mobilité avec l’intégration du Wifi et du matériel mobile (tablettes).

30Une formation initiale plus adaptée au métier et une formation continue mêlant espace physique, espace numérique et pédagogie sont des points à observer.

31Les décalages entre les injonctions ministérielles et les possibilités de terrain apparaissent dans tous les discours, la réalité quotidienne s’impose et oblige les professionnels à s’adapter à l’existant. Pour conclure je reprendrais ces paroles d’un sujet de l’enquête : « Il est important de faire du CDI un lieu mixte, numérique et physique à parts égales ».

Bibliographie

Alter Norbert, L’innovation ordinaire, Paris, Presses Universitaires de France, 2010, 312 p.

Bateson Grégory, Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980, 542 p.

Beaude Boris, Internet, changer l’espace, changer la société : les logiques contemporaines de synchronisation, Limoges, Éditions Fyp, 2012, 256 p.

Blanchet Alain et Gotman Anne, L’entretien, Malakoff, Armand Colin, 2007, 128 p.

Devauchelle Bruno, Comment le numérique transforme les lieux de savoirs : le numérique au service du bien commun et de l’accès au savoir pour tous. Paris, Fyp éditions, 2012, 191 p.

Jeanneret Yves, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ?, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2007, 200 p.

Leblond Françoise, Moracchini Charles et al., Le professeur documentaliste : Le nouveau défi de l’enseignement scolaire à l’ère du numérique, Boulogne-Billancourt, Berger-Levrault, 2012, 212 p.

Le Deuff Olivier, La documentation dans le numérique. Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2015, 223 p.

Ministère de l’éducation nationale, « Les missions des professeurs documentalistes », Bulletin officiel de l’éducation nationale, 2017, n° 13.

Paillé Pierre et Mucchielli Alex, L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 2012, 432 p.

Notes

Pour citer ce document

Florence Michet, «Du CDI physique au CDI numérique. Articulation des espaces documentaires réels et de l’offre numérique aux usagers», Les Cahiers de la SFSIC [En ligne], Collection, Numéro 16, CARTE BLANCHE AUX JEUNES CHERCHEURS,mis à jour le : 26/04/2020,URL : http://cahiers.sfsic.org/sfsic/index.php?id=869.

Quelques mots à propos de : Florence Michet

Doctorante en SIC. Université de Bordeaux Montaigne - Laboratoire MICA. Courriel : florence.michet@etu.u-bordeaux-montaigne.fr